Ces mots qui nous viennent des étoiles

Daniel KUNTH

Canicule, malotru, cosmétique, luciole, lunatique, marchandise, merci… Cet inventaire à la Prévert n’est qu’une toute petite parcelle des mots qui plongent leurs racines dans le vocabulaire des observateurs du ciel. Revue de détail.

Au fil des siècles, notre langue s’est émaillée de termes, d’expressions dont l’origine est à rechercher du côté des étoiles. Leur profusion n’est sans doute qu’un reflet de la fascination des hommes pour la beauté de l’univers, des astres qui le constituent, de la lumière que nous en recevons. Parfois, ces mots descendent en ligne directe du vocabulaire astronomique. Parfois, pour parvenir jusqu’à nous, ils ont emprunté des voies détournées, ils se sont déguisés, maquillés. Essayons donc de retrouver quelques-unes de ces expressions qui plongent leurs racines dans l’étude de la voûte céleste. En commençant par le ciel, bien sûr, pour descendre jusqu’à notre planète Terre.

Ciel
Au fait, d’où vient donc le ciel ? Le ciel commence à ras de terre, confie le poète Bernard Noël. Son origine étymologique caelum reste mystérieuse et ses enfants se retrouvent éparpillés à travers des mots aussi divers que céleste, arc-en-ciel, ou célesta du nom d’un petit piano qui produit des sons angéliques. Le mot ciel prend diverses tournures imagées caractérisant le temps qu’il fait (ciel bas, ciel orageux…), le plafond (ciel de lit, ou l’absence de plafond comme dans “à ciel ouvert”) ou Dieu encore (le ciel t’aidera !). Firmament, beaucoup plus poétique, a une origine davantage solide : il nous vient du latin firm et évoque l’appui, le soutien. C’est dire si sa fermeté l’empêche de nous tomber sur la tête. Pour l’atteindre, le plus simple est de suivre le chemin qui monte au ciel, le zénith. Cette dénomination a malheureusement hérité des inévitables erreurs de transcription des scribes du Moyen Âge. C’est à eux que l’on doit ce terme issu du mot arabe semt, où un n et un i sont venus se substituer au m lors de fastidieuses copies à la plume d’oie.
Faut-il donc craindre le ciel ? Lorsqu’il s’agissait des kamikazes, oui. Puisque kami en japonais désigne l’entité suprême, supérieure, une divinité, tandis que kaze est le vent qui souffle. Le tout provoque un typhon censé marquer la supériorité du divin sur l’humain… On sait ce qu’il en est advenu. S’en préserver nécessitait de courir aux abris. L’abri, destiné à se protéger du ciel, vient en réalité du latin apricare, “exposer” au Soleil, pour devenir comme chacun sait un lieu protégé de la pluie ou un refuge.
De son côté, dei désigne le ciel lumineux mais comporte l’idée de divinité. Dei servira à nommer Dieu… Dieu ne vient-il pas du ciel ? Le Soleil, source première de lumière, récupère à son profit cette racine que l’on retrouve dans l’idée même de journée à travers dies, qui devient di pour ne subsister que dans la dernière syllabe des jours de la semaine. À partir de dies, les Latins forgeront diurnum, dont notre langue laisse subsister diurne. Curieusement d’ailleurs, diurnum se prononçait djorn, ce qui par altérations phonétiques successives est devenu jorn, jor, jur, et enfin jour, que le français a conservé dans les deux sens originels : lumière et durée. Dieu, jour et diurne viennent donc d’une racine unique et très ancienne. Les astronomes de la plus Haute Antiquité regroupèrent les étoiles en constellations faciles à repérer. Le mot par métaphore devint au Moyen Âge un groupe de personnes remarquables (par exemple, la Pléiade), ou tout ensemble d’objets liés entre eux. Consteller apparut, beaucoup plus tard, dans le langage poétique. Frappés par l’ordre, l’harmonie et la beauté du monde, les Grecs ont assimilé l’univers au cosmos (du grec kosmos). L’univers emprunte à notre narcissisme les mêmes termes qualificatifs et anoblissants. Rien d’étonnant donc à ce que le mot cosmétique trouve sa place dans nos trousses de toilette.

Lumière
La lumière est le premier lien, sinon le seul, qui nous relie aux astres. Si le monde commence par la lumière, il est normal de la retrouver dans tous les recoins du langage… Le français a fait usage de la racine indo-européenne leurk, qualifiant le fait de briller et d’être lumineux. Elle a évolué pour donner des termes latins très divers par leur forme (lux, lumen, lustrum et luna) mais voisins par le sens. La famille lux engendre luire, reluire, luciole, comme on pourrait s’y attendre, mais aussi Lucifer, ange déchu au passé glorieux devenu prince des ténèbres, et que les Romains associaient par méprise à l’astre du matin, Vénus. Lux subsiste dans luzerne, d’abord pour désigner le ver luisant puis cette herbe fourragère dont les graines sont brillantes.
Chez la famille luna, la Lune semble avoir dépossédé le Soleil de ses attributs premiers, bien que sa lumière n’en soit que le reflet. Les mots qui en dérivent prennent des sens se rattachant à la perception que le bon sens populaire s’est forgée de l’astre des nuits. En Basse-Bretagne, par exemple, une jeune fille ou une jeune femme ne doit jamais se tourner vers la Lune pour uriner, surtout si la Lune est cornue, sous peine d’accoucher des “fils de la Lune”, littéralement des lunatiques. Par ailleurs, être victime d’un coup de lune rend mal luné et “avoir ses lunes” tire son origine de l’idée tenace que le cycle lunaire règle les menstrues de la femme. Plus positive, l’expression “être dans la lune” s’applique aux poètes et doux rêveurs qui tournent leurs yeux vers le ciel, la nuit. La forme de la Lune, plus prégnante que celle du Soleil, parce qu’on a pu de tout temps contempler sa rotondité sans risque pour les yeux, inspire des termes aussi divers que demi-lune, ou lunule, terme utilisé pour nommer les formes en petits croissants à la base des ongles. Le croissant que l’on déguste au petit-déjeuner est issu des phases de la Lune. Il fut à l’origine une pâtisserie viennoise mise à l’honneur après la victoire des autrichiens sur les turcs en 1689. La lunette, elle aussi toute ronde comme la Lune, désigne ainsi un instrument d’optique à miroir circulaire dès 1280, avant de devenir la lunette que Galilée utilisa, puis au XVIIème siècle l’orthèse qui chausse nos yeux et a assuré le succès du mot et de tous ses dérivés.

Étoiles
En naviguant vers le nord, les navigateurs atteignent l’Arctique, vaste région située dans la partie boréale du globe qui s’étend au-delà du cercle polaire. Le mot arctique, forgé sur le grec arktos (l’ours), signifie “qui regarde l’ours”. Arcturus, l’astre d’un vif éclat orangé brillant non loin de la Grande Ourse, est le “gardien de l’ourse”. La constellation de la Grande Ourse fut d’ailleurs nommée et renommée dans la mémoire collective bien avant d’être inscrite sur les cartes du ciel. Les Romains l’appelaient septentriones, “les sept bœufs de labour”. Par extension, le mot septentrion a évoqué le vent du nord, puis les contrées situées au nord. Résultat : septentrional est maintenant en concurrence avec nordique.
Au sud, Sirius si resplendissante est l’étoile fétiche des Dogons. Hubert Beuve-Méry, ancien directeur du quotidien Le Monde l’adopta comme pseudonyme. Elle se trouvait proche du soleil levant en été, il y a de cela plus de 2 000 ans, ce qui lui valut le surnom de “la brûlante”. Mais dans la mythologie grecque, Sirius est également le chien du chasseur Orion, qui suit fidèlement son maître dans le ciel. Les Romains ont associé l’idée de chaleur et l’image du chien, en forgeant le terme de canicule (de canis, chien) pour désigner les chaleurs de l’été. Par ailleurs, certains noms d’étoiles, souvent baptisées par les Arabes, infiltrent notre vie de tous les jours. Qui n’a pas entendu parler d’Aldébaran, de Véga, ou de Bételgeuse, ne serait-ce qu’à travers des héros de science-fiction, une marque d’automobile (la Véga de chez Chevrolet) ou un slogan publicitaire ?

Planètes
Le terme planète désignait les astres qui semblaient errer dans le ciel, parfois même de manière imprévisible. Il est dérivé du grec planasthai : errer çà et là, être incertain, flottant. Ces astres comprenaient, outre Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne (connues depuis la Haute antiquité), le Soleil et la Lune. C’est au XVIIe siècle que le mot prend véritablement le sens de corps céleste gravitant autour du Soleil. À présent, ce vocable désigne tout astre en rotation autour d’une étoile. Et actuellement, on assiste à l’extension de son usage. Ce mot désigne aussi bien notre Terre tout entière qu’un monde particulier, voire clos. On parle volontiers des ressources limitées de la planète, d’une vision planétaire des rapports sociaux, des tragédies planétaires (Tchernobyl, par exemple). Mais on évoque aussi la planète médiatique, par exemple, pour évoquer le petit monde qui englobe la télévision, la radio et la presse.
Les planètes, nous le savons, tirent leurs noms d’anciennes divinités grecques latinisées par les Romains. Ces mêmes mots furent repris pour désigner les jours de la semaine, les métaux et leurs composés, sans oublier les noms ou qualificatifs découlant de l’apparence desdites planètes ou des attributs que les Anciens prêtaient à leurs dieux. Ainsi Mercure, très mobile sur une orbite proche du Soleil, évoquait le messager des dieux, rapide, versatile et habile dans l’art des tromperies. Son nom, probablement d’origine étrusque, nous a laissé marchandise et merci. Quoi de plus logique que mercure ait supplanté l’ancien vif-argent, tant ce métal surprend par sa mobilité et son caractère insaisissable.
Vénus occupe une place particulière dans le ciel et dans nos cœurs. Pour les babyloniens, elle est la déesse Ishtar, éponyme de la beauté et de l’amour. C’est sans doute pour cette raison que les Grecs l’associèrent à la déesse de l’amour Aphrodite. Connu chez les Romains sous le nom de Vesper, l’astre du soir nous a transmis vespéral, les vêpres et vespertilion, une espèce de chauve-souris, avant d’être rattachée à la déesse de l’amour Vénus.
Mars, quant à elle, revêt dans toutes les mythologies un caractère sauvage et terrifiant dû à sa couleur rouge, évoquant le fer et le sang répandu lors des combats. D’où martial, militaire en diable ! La place de Jupiter est tout autre. Elle illumine le firmament d’un feu vif et blanc. Elle prit donc les traits du dieu le plus puissant, tant chez les Grecs (Zeus, fils de Chronos, célèbre pour son tonnerre et le juron du capitaine Haddock) que chez les Romains. Il est le plus jovial (du latin Jovis, Jupiter) d’entre tous et sa barbe si abondante ne trouve de rivale que dans la joubarde, fleur des montagnes sans doute semée sur Terre par Jupiter lui-même !
Saturne, planète blafarde et lente à se déplacer, que les Anciens imaginaient très lourde, symbolise la stabilité en raison de sa période de révolution d’environ 29 ans : une génération. Elle brille d’une lueur jaunâtre et désigne le plomb en alchimie. De ces associations découlent les noms de ces produits que l’on trouve dans les boutiques d’apothicaire comme l’eau de saturne ou le sel de saturne (l’acétate de plomb) ou encore le saturnisme, cette intoxication due au plomb ou à ses composés.
Plus tard, Uranus, Neptune et Pluton furent également désignées par des noms empruntés à la mythologie grecque. Uranus vient du dieu grec Ouranos (voûte céleste) qui signifie “celui qui donne la pluie”. Ouragan, ou des mots comme uriner, uretère, découlent du nom de cette divinité grecque. Il reste que ces nouvelles venues (Uranus, Pluton) ont traditionnellement servi à baptiser de nouveaux corps chimiques comme le plutonium et l’uranium.

Influences astrales
De tout temps, d’étranges croyances ont existé. Les astres nous influencent, prétend-on, en fonction de leur position dans le ciel. Ne dit-on pas de quelqu’un qu’il est né sous une bonne étoile ou que chacun a une étoile dans le ciel ? Influence lui-même vient du latin influere, “couler”, et suggère l’idée d’un substrat en provenance des étoiles ou des planètes. C’est pourquoi les astrologues ont usé et abusé de ce mot pour exprimer les actions néfastes ou fastes des astres. Lorsqu’un pauvre diable naissait chétif, malheureux, de mauvaise condition physique, voire disgracieux, on disait de lui que c’était un malotru, du latin male astracus, “mauvaise étoile”. Plus tard, au XVIIe siècle, il prit le sens de grossier personnage, sens qu’il a conservé jusqu’à nos jours.
L’astrologie, cette croyance qui a eu son heure de gloire, a laissé de nombreux termes à présent d’usage courant. Ainsi la constellation qui s’élève à l’est, au moment de la naissance d’un individu revêt une signification particulière pour le reste de son existence. D’où l’idée d’ascendance. Aujourd’hui, “avoir de l’ascendant” exprime l’influence de quelqu’un sur ses proches. Influence tantôt positive, tantôt négative. Dans ce dernier cas, elle peut conduire au désastre, emprunté à l’italien disastro, “événement funeste”, tandis que disastrato voulait dire “né sous un mauvais astre”, encore un ! Le mot latin sidus, constellation, s’est étendu à tout ce qui concerne les astres mais en insistant sur leur action néfaste. Au XIXe siècle, cela a abouti à l’idée d’être stupéfait, littéralement abasourdi, d’où sidéré ou sidéral. De son côté, considérer signifiait tout d’abord “regarder les étoiles” dans le langage de la marine. Il s’est généralisé en prenant le sens de regarder attentivement, réfléchir. Désir en est issu. Et, à l’inverse de considérer, il s’agit cette fois de cesser de contempler l’étoile. quitter des yeux, ne plus regarder l’étoile que l’on aime, permet de constater une absence. Et c’est bien de l’absence que naît le désir !

Terre
Très tôt, les agriculteurs, les voyageurs et les marins ont éprouvé le besoin de nommer les étoiles. Ils prirent l’habitude de s’orienter (du latin oriri, se lever, surtout à propos d’un astre) par rapport au lever du Soleil et celui des étoiles, puis de faire coïncider des repères (en particulier une carte) par rapport aux points cardinaux. À l’opposé de l’orient, l’occident désigne l’endroit où le Soleil se couche (mot dérivé de ob et cadere : objet qui tombe à terre, astre qui se couche, et occidens : soleil couchant).

Calendrier
Le mois, issu du latin mensis, a pour sens originel le mois lunaire. Mais mensis se rattache à une racine plus ancienne signifiant “mesurer”, la Lune étant l’astre qui mesure le temps. Cette notion se retrouve dans mètre, unité adoptée par les révolutionnaires français. Les jours de la semaine sont nommés à partir des noms de planètes. Pour les Romains, l’ordre des jours de la semaine fut établi à partir de la séquence : Soleil, Lune, Mars, Mercure, Jupiter, Vénus et Saturne… jusqu’à ce que les chrétiens décident que le jour du Soleil devienne le jour du seigneur (en souvenir de la résurrection) et que celui de Saturne devienne jour du shabbat et notre moderne samedi. C’est ainsi que samedi et dimanche se sont substitués au saturnus dies et solies dies.
Ainsi, même dans notre langage le plus quotidien, dans nos expressions les plus triviales ou les plus élaborées, l’Univers est présent. À chaque instant, le ciel s’immisce dans notre vie à notre insu, comme pour nous rappeler que nous lui sommes étroitement liés, que nous lui appartenons.


Source : http://www.cieletespace.fr